• David-François de Gaudot to August Wilhelm von Schlegel

  • Place of Dispatch: Neuenburg (Schweiz) · Place of Destination: Unknown · Date: 08.02.1808
Edition Status: Single collated printed full text with registry labelling
    Metadata Concerning Header
  • Sender: David-François de Gaudot
  • Recipient: August Wilhelm von Schlegel
  • Place of Dispatch: Neuenburg (Schweiz)
  • Place of Destination: Unknown
  • Date: 08.02.1808
    Printed Text
  • Provider: Sächsische Landesbibliothek - Staats- und Universitätsbibliothek Dresden
  • OAI Id: 335976727
  • Bibliography: Krisenjahre der Frühromantik. Briefe aus dem Schlegelkreis. Hg. v. Josef Körner. Bd. 1. Der Texte erste Hälfte. 1791‒1808. Bern u.a. ²1969, S. 503‒504.
  • Incipit: „[1] Neuchatel, 8 Fevr. 1808.
    Jʼai écrit ce matin à Mad. de Staël: permettez-moi, Monsieur, de profiter de la permission que vous [...]“
    Manuscript
  • Provider: Sächsische Landesbibliothek - Staats- und Universitätsbibliothek Dresden
  • OAI Id: APP2712-Bd-6
  • Classification Number: Mscr.Dresd.App.2712,B,21,36
  • Number of Pages: 4 S. auf Doppelbl., hs. m. U.
  • Format: 17,4 x 10,9 cm
    Language
  • French
  • German
[1] Neuchatel, 8 Fevr. 1808.
Jʼai écrit ce matin à Mad. de Staël: permettez-moi, Monsieur, de profiter de la permission que vous mʼavez également donnée de mʼentretenir avec vous. Jʼadresse tout le paquet à Coppet; cʼest le chemin de lʼécole, mais enfin telle est la marche que Mad. de Staël mʼa prescrite. Eh bien que dites-vous de Vienne? Je ne suis pas inquiet pour vous de la nourriture du corps:
Immer ists Sonntag, es dreht immer am Heerd sich der Spieß.
Mais lʼesprit, lʼame, la communication, la communauté des idées, des sentiments? – Vous y trouverez sans doute tous les secours que vous attendiez pour vos recherches sur lʼancien langage tudesque, gothique et allemand; traité et mis en oeuvre par vous cet objet me paroit dʼune haute importance. Les hommes de génie sont, sans aucune comparaison, moins bornés par lʼétendue et lʼabondance des idées que par les limites et les entraves que nos langues mettent à lʼexpression de ces idées, de ces images, de leurs nuances et de leur mouvement. Selon moi, la langue forme bien plus la littérature que la littéature ne forme la langue: or ce sont des recherches comme celles auxquelles vous vous livrez qui enrichissent une langue de mots, [2] de tours, de dérivés etc. analogues à ses racines, à son génie, aux antiquités et au caractère de la nation qui la parle – et qui lʼécrit, (car ce sont deux modes différents de lʼemployer). De toutes les langues de lʼEurope, je crois que lʼAllemand, considéré comme langue écrite (je mʼexplique) est si ce nʼest la plus parfaite, aumoins celle de laquelle on pourroit faire la plus parfaite, celle qui a si ce neʼest le plus de chances aumoins le plus de possibilité de le devenir. Aucune accadémie, aucune cour, aucun siècle éclatant ne lʼont bornée. Elle est aussi républicaine par essence que le français est monarchique. Tandis que les autres langues ont un caractère local et par cela même une élégance particulière de convention, lʼAllemand peut flotter librement dans lʼespace des tems et des lieux. Il est par cette raison remarquablement, et presquʼ exclusivement propre à exprimer les notions philosophiques et poëtiques – genres très-rapprochés – dont lʼessence me paroit être la complexité, la liberté et lʼindividualité. Bien entendu que je ne parle ici ni de vers ni de rimes, forme qui peut être la musique du langage mais qui nʼen est pas la poësie. – Mais laissons-là cette métaphysique. – Ainsi je vous vois, Monsieur, fréquentant plus les morts que les vivants, qui généralement mʼont paru de peu dʼintérêt à Vienne. Je dis les vivants, car pour les vivantes, si je mʼen [3] souviens bien, elles sont fort agréables à connoitre. Le souvenir qui me reste des gens de lettres et des gens dʼaffaire est potenzirte Prose, par conséquent peu de chose pour moi. Les gens du monde me paroissent mieux dans leur genre, mais quand on a bû, mangé, joué, ri et fait lʼamour ensemble, il nʼen reste rien du tout. Viennent ensuite les exceptions, supposé toutefois que jʼaye établi la règle, et vous avez plus de titres que moi à les rencontrer.
Depuis mon retour de Genève, tout ce que jʼai déchiffré de partitions et chanté de pensées et de passages classiques sur le violon, ou de vive voix, nʼest pas concevable. Les arts du langage ne sont quʼun mécanisme et ne parlent quʼà lʼesprit, autre mécanisme peutêtre, mais la musique est indéfinie, ou, comme nous disons, infinie comme lʼame, à laquelle elle sʼadresse. Elle est dʼun ordre plus relevé et qui tient de plus près au fond quʼaux formes, en un mot à notre noyau. Je ne parle ici que des chefs dʼœuvre dont les rayons sont convergents et non pas de ces frivolités modernes, surtout françaises, qui distraitent aulieu de recueillir et qui ennuyent dès quʼun grand talent dʼexécutions ne les soutient pas, et même quand ce talent sʼy trouve. [4] Jʼai relu, la plume à la main, Ardinghello et Hildegard von Hohenthal de Heinse, et jʼai lu pour la première fois la correspondance de cet ancien ami avec Gleim, Jacobi et J. Müller. Ce garçon là, avec lequel jʼai beaucoup vécu en Italie et en Allemagne, a senti la nature, les arts et la littérature, mais surtout le bonheur dʼune maniere plus analogue à la mienne que celle dʼaucun homme que jʼaye connu. Sa méthaphysique, sa morale (spéculative), son goût pour ce que regarde le monde, sa connaissance des hommes, la partie romanesque de ses ouvrages – je les abandonne au bras séculier et ecclésiastique; mais son imagination, et sa maniere de tirer et de rendre lʼhuile essencielle de tout – pour une conversation ou pour un livre, non pas pour une action – me paroissent dʼun prix inestimable.
Cʼest assez vous parler de moi et de mes opinions; dites-moi, je vous en prie quelque chose de vous et des votres. Adieu, Monsieur, recevez lʼassurance du plaisir que jʼai trouvé à faire meilleure (quoique bien incomplette) connoissance avec vous, chargez vous s.[ʼil] v.[ous] p[laît] de bien des choses aimables pour Albert et pour Albertine et recevez mes amitiés dʼaussi bon coeur que je vous les présente.
D[avid] F[rançois] de Gaudot
[1] Neuchatel, 8 Fevr. 1808.
Jʼai écrit ce matin à Mad. de Staël: permettez-moi, Monsieur, de profiter de la permission que vous mʼavez également donnée de mʼentretenir avec vous. Jʼadresse tout le paquet à Coppet; cʼest le chemin de lʼécole, mais enfin telle est la marche que Mad. de Staël mʼa prescrite. Eh bien que dites-vous de Vienne? Je ne suis pas inquiet pour vous de la nourriture du corps:
Immer ists Sonntag, es dreht immer am Heerd sich der Spieß.
Mais lʼesprit, lʼame, la communication, la communauté des idées, des sentiments? – Vous y trouverez sans doute tous les secours que vous attendiez pour vos recherches sur lʼancien langage tudesque, gothique et allemand; traité et mis en oeuvre par vous cet objet me paroit dʼune haute importance. Les hommes de génie sont, sans aucune comparaison, moins bornés par lʼétendue et lʼabondance des idées que par les limites et les entraves que nos langues mettent à lʼexpression de ces idées, de ces images, de leurs nuances et de leur mouvement. Selon moi, la langue forme bien plus la littérature que la littéature ne forme la langue: or ce sont des recherches comme celles auxquelles vous vous livrez qui enrichissent une langue de mots, [2] de tours, de dérivés etc. analogues à ses racines, à son génie, aux antiquités et au caractère de la nation qui la parle – et qui lʼécrit, (car ce sont deux modes différents de lʼemployer). De toutes les langues de lʼEurope, je crois que lʼAllemand, considéré comme langue écrite (je mʼexplique) est si ce nʼest la plus parfaite, aumoins celle de laquelle on pourroit faire la plus parfaite, celle qui a si ce neʼest le plus de chances aumoins le plus de possibilité de le devenir. Aucune accadémie, aucune cour, aucun siècle éclatant ne lʼont bornée. Elle est aussi républicaine par essence que le français est monarchique. Tandis que les autres langues ont un caractère local et par cela même une élégance particulière de convention, lʼAllemand peut flotter librement dans lʼespace des tems et des lieux. Il est par cette raison remarquablement, et presquʼ exclusivement propre à exprimer les notions philosophiques et poëtiques – genres très-rapprochés – dont lʼessence me paroit être la complexité, la liberté et lʼindividualité. Bien entendu que je ne parle ici ni de vers ni de rimes, forme qui peut être la musique du langage mais qui nʼen est pas la poësie. – Mais laissons-là cette métaphysique. – Ainsi je vous vois, Monsieur, fréquentant plus les morts que les vivants, qui généralement mʼont paru de peu dʼintérêt à Vienne. Je dis les vivants, car pour les vivantes, si je mʼen [3] souviens bien, elles sont fort agréables à connoitre. Le souvenir qui me reste des gens de lettres et des gens dʼaffaire est potenzirte Prose, par conséquent peu de chose pour moi. Les gens du monde me paroissent mieux dans leur genre, mais quand on a bû, mangé, joué, ri et fait lʼamour ensemble, il nʼen reste rien du tout. Viennent ensuite les exceptions, supposé toutefois que jʼaye établi la règle, et vous avez plus de titres que moi à les rencontrer.
Depuis mon retour de Genève, tout ce que jʼai déchiffré de partitions et chanté de pensées et de passages classiques sur le violon, ou de vive voix, nʼest pas concevable. Les arts du langage ne sont quʼun mécanisme et ne parlent quʼà lʼesprit, autre mécanisme peutêtre, mais la musique est indéfinie, ou, comme nous disons, infinie comme lʼame, à laquelle elle sʼadresse. Elle est dʼun ordre plus relevé et qui tient de plus près au fond quʼaux formes, en un mot à notre noyau. Je ne parle ici que des chefs dʼœuvre dont les rayons sont convergents et non pas de ces frivolités modernes, surtout françaises, qui distraitent aulieu de recueillir et qui ennuyent dès quʼun grand talent dʼexécutions ne les soutient pas, et même quand ce talent sʼy trouve. [4] Jʼai relu, la plume à la main, Ardinghello et Hildegard von Hohenthal de Heinse, et jʼai lu pour la première fois la correspondance de cet ancien ami avec Gleim, Jacobi et J. Müller. Ce garçon là, avec lequel jʼai beaucoup vécu en Italie et en Allemagne, a senti la nature, les arts et la littérature, mais surtout le bonheur dʼune maniere plus analogue à la mienne que celle dʼaucun homme que jʼaye connu. Sa méthaphysique, sa morale (spéculative), son goût pour ce que regarde le monde, sa connaissance des hommes, la partie romanesque de ses ouvrages – je les abandonne au bras séculier et ecclésiastique; mais son imagination, et sa maniere de tirer et de rendre lʼhuile essencielle de tout – pour une conversation ou pour un livre, non pas pour une action – me paroissent dʼun prix inestimable.
Cʼest assez vous parler de moi et de mes opinions; dites-moi, je vous en prie quelque chose de vous et des votres. Adieu, Monsieur, recevez lʼassurance du plaisir que jʼai trouvé à faire meilleure (quoique bien incomplette) connoissance avec vous, chargez vous s.[ʼil] v.[ous] p[laît] de bien des choses aimables pour Albert et pour Albertine et recevez mes amitiés dʼaussi bon coeur que je vous les présente.
D[avid] F[rançois] de Gaudot
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