• August Wilhelm von Schlegel to Albertine Adrienne Necker

  • Place of Dispatch: Pisa · Place of Destination: Nizza · Date: 30.12.1815
Edition Status: Newly transcribed and labelled; double collated
    Metadata Concerning Header
  • Sender: August Wilhelm von Schlegel
  • Recipient: Albertine Adrienne Necker
  • Place of Dispatch: Pisa
  • Place of Destination: Nizza
  • Date: 30.12.1815
  • Notations: Empfangsort erschlossen.
    Manuscript
  • Provider: Bibliothèque de Genève
  • Classification Number: Ms. fr. 4451, 71r-72v
  • Number of Pages: 4 S., hs.
  • Incipit: „[1] Pise ce 30 Dec. 1815
    Il était bien naturel, Madame, que je fusse enchanté de l’idée de voir l’ouvrage de [...]“
    Language
  • French
    Editors
  • Knödler, Stefan
  • Varwig, Olivia
[1] Pise ce 30 Dec. 1815
Il était bien naturel, Madame, que je fusse enchanté de l’idée de voir
l’ouvrage de mon frere traduit de main de maitre: mais dès que Vous avez le moindre doute sur le succès de cette entreprise, et sur sa convenance pour Vous en particulier, je me crois obligé en conscience de Vous la déconseiller. On peut faire des omissions, en les indiquant dans la préface, on peut s’opposer dans des notes aux jugemens de l’auteur: mais on ne saurait dissimuler le fond de ses opinions, sans dénaturer son ouvrage. Je ne doute pas que Vous ne soyez d’un avis contraire sur des points fort essentiels; mon frere s’énonce avec des formes modérées et conciliatrices, telles que les écrivains protestants les ont rarement observées à l’égard de leurs adversaires, cependant il m’en est pas moins très ferme et décidé dans ses principes.
Le nom de
mon frere n’est pas inconnu en France, la recherche sur les langues [2] dans son livre sur l’Inde, a été accueillie comme originale et importante, et fort louée dans les journaux, quoiqu’elle ne fut que médiocrement traduite par M. Manget à la suite d’un écrit d’Adam Smith. Néanmoins je doute que l’ouvrage en question puisse avoir un succès général et populaire en France. Les formes ne sont pas assez saillantes, le ton est calme avec une absence complette de declamation et même d’antithèses brillantes. L’auteur présuppose une quantité de discussions qui ne sont guère connues hors d’Allemagne, et peut-être faut-il avoir beaucoup réfléchi et étudié soi-même, pour reconnaître dans des paroles très-simples et sans prétention le résultat de vastes et profondes recherches.
J’espere, Madame, que Vous ne me reprocherez pas, de ne pas Vous avoir communiqué ces remarques plutôt. Je n’ai en garde de m’opposer à un projet si favorable à la reputation de
mon frere, d’ailleurs je n’avais pas encore fait la lecture du second volume, où se trouvent les principales pierres d’achoppement.
Permettez-moi de Vous rappeler à cette occasion ce que j’ai souvent dit, lorsque Vous
[3] me fites l’honneur de Vous occuper de mon Cours dramatique. J’ai toujours regret au temps et à la peine que Vous donnez à des traductions. Vous devriez plutôt écrire pour être traduite. Pourquoi Vous obstinez-Vous à placer la lumiere sous un boisseau? Cela est contraire aux préceptes de l’Evangile. Vous réunissez à un dégré bien rare la vigueur de la pensée avec les inspirations d’une sensibilité délicate, et la finesse de l’observation avec une imagination idéale qui a grandi dans le recueillement. Vous possédez complètement tout ce qui compose le style. Vous n’avez qu’à vouloir, à fixer vos idées, à former un plan, pour être un auteur distingué; et notre siècle, si stérile en même temps et si bavard, a grand besoin d’être enrichi par des productions originales et durables.
Vous aurez peut-être vu dans les gazettes que
mon frere est nommé le premier secrètaire de la legation autrichienne à la diète germanique. C’est le poste le plus honorable et le plus conforme à ses voeux patriotiques, auquel il pût être appelé. Il s’agit à présent de retablir sur des bases plus fermes notre unité fédérative, détruite depuis plusieurs siecles [4] par nos funestes dissensions, et par la politique de nos voisins. Toutefois Il est fort triste pour moi d’être inactif dans une époque aussi glorieuse, et de ne pas jouir de près du beau spectacle de notre renaissance nationale. Pour me distraire de ma nullité, je me jette dans les recherches les plus écartées du temps actuel, et par exemple depuis que je suis ici, je ne rêve qu’origines étrusques. Je ne sais pas s’il résultera enfin quelque ouvrage de toutes ces études à perte de vue; il m’en coute de les interrompre pour composer. Dans l’histoire primitive tous les différens fils sont liés entr’eux pour écrire bien sur aucun sujet il faut tout savoir. J’espère que Vous éprouverez les effets salutaires du climat de Nice pour Mme Turrettini. Mr. Rocca se loue assez de celui de Pise, son état ne paraît au moins pas empires. Pour l’ennui, on le dirait inhérent à ces sortes de séjour – Madame de Staël vous aura déjà fait ses doléances – si Vous aviez pu être reunies dans le même lieu, c’aurait été une autre vie. – Mon ami Tieck, s’étant trouvé dans le voisinage, c’est à dire à Carrara, est venu ici faire les bustes d’Albertine et de Mr Rocca que Vous verrez à notre retour. Veuillez agréer, Madame, mes sentimens les plus empressés
Schlegel
[1] Pise ce 30 Dec. 1815
Il était bien naturel, Madame, que je fusse enchanté de l’idée de voir
l’ouvrage de mon frere traduit de main de maitre: mais dès que Vous avez le moindre doute sur le succès de cette entreprise, et sur sa convenance pour Vous en particulier, je me crois obligé en conscience de Vous la déconseiller. On peut faire des omissions, en les indiquant dans la préface, on peut s’opposer dans des notes aux jugemens de l’auteur: mais on ne saurait dissimuler le fond de ses opinions, sans dénaturer son ouvrage. Je ne doute pas que Vous ne soyez d’un avis contraire sur des points fort essentiels; mon frere s’énonce avec des formes modérées et conciliatrices, telles que les écrivains protestants les ont rarement observées à l’égard de leurs adversaires, cependant il m’en est pas moins très ferme et décidé dans ses principes.
Le nom de
mon frere n’est pas inconnu en France, la recherche sur les langues [2] dans son livre sur l’Inde, a été accueillie comme originale et importante, et fort louée dans les journaux, quoiqu’elle ne fut que médiocrement traduite par M. Manget à la suite d’un écrit d’Adam Smith. Néanmoins je doute que l’ouvrage en question puisse avoir un succès général et populaire en France. Les formes ne sont pas assez saillantes, le ton est calme avec une absence complette de declamation et même d’antithèses brillantes. L’auteur présuppose une quantité de discussions qui ne sont guère connues hors d’Allemagne, et peut-être faut-il avoir beaucoup réfléchi et étudié soi-même, pour reconnaître dans des paroles très-simples et sans prétention le résultat de vastes et profondes recherches.
J’espere, Madame, que Vous ne me reprocherez pas, de ne pas Vous avoir communiqué ces remarques plutôt. Je n’ai en garde de m’opposer à un projet si favorable à la reputation de
mon frere, d’ailleurs je n’avais pas encore fait la lecture du second volume, où se trouvent les principales pierres d’achoppement.
Permettez-moi de Vous rappeler à cette occasion ce que j’ai souvent dit, lorsque Vous
[3] me fites l’honneur de Vous occuper de mon Cours dramatique. J’ai toujours regret au temps et à la peine que Vous donnez à des traductions. Vous devriez plutôt écrire pour être traduite. Pourquoi Vous obstinez-Vous à placer la lumiere sous un boisseau? Cela est contraire aux préceptes de l’Evangile. Vous réunissez à un dégré bien rare la vigueur de la pensée avec les inspirations d’une sensibilité délicate, et la finesse de l’observation avec une imagination idéale qui a grandi dans le recueillement. Vous possédez complètement tout ce qui compose le style. Vous n’avez qu’à vouloir, à fixer vos idées, à former un plan, pour être un auteur distingué; et notre siècle, si stérile en même temps et si bavard, a grand besoin d’être enrichi par des productions originales et durables.
Vous aurez peut-être vu dans les gazettes que
mon frere est nommé le premier secrètaire de la legation autrichienne à la diète germanique. C’est le poste le plus honorable et le plus conforme à ses voeux patriotiques, auquel il pût être appelé. Il s’agit à présent de retablir sur des bases plus fermes notre unité fédérative, détruite depuis plusieurs siecles [4] par nos funestes dissensions, et par la politique de nos voisins. Toutefois Il est fort triste pour moi d’être inactif dans une époque aussi glorieuse, et de ne pas jouir de près du beau spectacle de notre renaissance nationale. Pour me distraire de ma nullité, je me jette dans les recherches les plus écartées du temps actuel, et par exemple depuis que je suis ici, je ne rêve qu’origines étrusques. Je ne sais pas s’il résultera enfin quelque ouvrage de toutes ces études à perte de vue; il m’en coute de les interrompre pour composer. Dans l’histoire primitive tous les différens fils sont liés entr’eux pour écrire bien sur aucun sujet il faut tout savoir. J’espère que Vous éprouverez les effets salutaires du climat de Nice pour Mme Turrettini. Mr. Rocca se loue assez de celui de Pise, son état ne paraît au moins pas empires. Pour l’ennui, on le dirait inhérent à ces sortes de séjour – Madame de Staël vous aura déjà fait ses doléances – si Vous aviez pu être reunies dans le même lieu, c’aurait été une autre vie. – Mon ami Tieck, s’étant trouvé dans le voisinage, c’est à dire à Carrara, est venu ici faire les bustes d’Albertine et de Mr Rocca que Vous verrez à notre retour. Veuillez agréer, Madame, mes sentimens les plus empressés
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